Elle regarde dans le vide, elle ne pense même plus, le courage de le faire lui manque. Ses forces s'évanouissent peu à peu, elle le sent. Elle se sent partir chaque jour un peu plus, elle se voit s'éloigner de sa propre vie...elle s'imagine déjà, sans famille , sans amour, sans amis, sans travail évidemment, et sans aucune sensation, ni de douleur, ni de souffrance, ni de bonheur, ni de plaisir...sans rien. Elle sait qu'elle va mourir, elle le sait et c'est comme ça. Soudain, elle revient un peu à elle, tourne la tête et se met à écouter les bruits, qui l'entourent : le tic-tac incessant du réveil qui lui rappelle chaque seconde que ses heures sont comptées, le bruit au loin d'une tondeuse, sourd et régulier et qui finit par cesser ; le ronronnement de son ordinateur... ils sont nombreux, et pourtant règne un angoissant silence. De ces silences qui vous oppressent qui vous étouffent, dans lesquels vous avez l'horrible sensation de vous enfoncer à jamais...de ces silences de mort.
Elle se met alors à trembler, et sa colonne vertébrale est soudain parcourue d'un frisson qui la secoue. Elle le sent, tout cela va se terminer bientôt, elle le sait. Soudain, elle se lève, et se tourne vers sa fenêtre dont le volet est depuis maintenant trois jours fermé. Seuls deux ou trois filets de lumière, réussissent maigrement à traverser cette barrière : contre la vie dehors, contre le jour, contre la nuit aussi. Elle se penche alors vers un de ces petits trous d'où passent les rayons du soleil et regarde. Mais la fente est très étroite, et l'angle de vu bien réduit. Elle réussit tout de même à apercevoir le voisin, accroupi dans son jardin, probablement en train de ramasser un légume quelconque, que sa femme ce soir, prendra soin de cuisiner. Elle se demande alors si, elle, pourra voir le soir aujourd'hui, si ses forces tiendront jusque là.
Puis elle se recule, et se rassoit sentant que ses jambes ne tiennent plus debout. Depuis trois jours qu'elle s'est enfermée, elle a bien tenté de faire défiler dans sa tête les moments de sa vie, mais non. Rien. Pas un souvenir ne lui revient. Elle a oublié la totalité de son passé et de son existence. Elle ne sait plus qui elle était. Seuls les visages des gens qu'elle aime restent gravés dans sa mémoire, chaque trait et chaque expression, de chacune des personnes sont imprimés dans sa tête. Et si elle est encore vivante, c'est sûrement à cause de ces visages. Des feuilles trainent sur son bureau, des brouillons de toutes sortes, il y en a par dizaines. Elle en prend un se met à le lire, puis le chiffonne, et fais ainsi pour tous les autres jusqu' a ce qu'il n y en ait plus. Alors elle se remet à attendre, les yeux de nouveau vides, vides de tout sentiment, et de toute vitalité.
Au bout d'une heure environ, elle se lève brusquement, ses pupilles se remplissent alors comme d'encre noir, elles sont de nouveau vivantes. Elle se met à marcher, à préparer tout ce dont elle a besoin. Depuis qu'elle s'est levée, un sourire presque amer borde ses lèvres pâles et minces. Elle monte soudain debout sur sa chaise. Maintenant, elle pleure, mais comme figée, son sourire est toujours là.
Et puis tout est fini.
Ses yeux, qui l'espace de quelques minutes avaient retrouvé la vie, s'éteignent. Plus rien ne les rallumera jamais. Son visage pâle se fixe, et se referme sur lui-même. Elle devient dure. Son sourire s'efface sans même que ses lèvres bougent. Sa tête s'abaisse quelques peu, et son dos se courbe. Une corde, grossière, d'une couleur indéfinissable, jaune-marron ou peut-être grise, en forme de torsade. La corde qui entoure son cou. Qui lui sert la nuque et qui lui laisse cette marque rouge. Elle est morte. C'est terminé, maintenant, tout va bien, sa souffrance a disparu, sa détresse et sa colère aussi.
Sur le bureau, parmi les papiers, à moitié caché, il y a le journal d'aujourd'hui : en couverture, on y lit de nouveaux attentats, la défaite d'une équipe de foot contre une autre, et les projets de lois du président. Mais quand on l'ouvre, à la page vingt trois : un petit article coincé entre deux photos ; « un accident de voiture a tué deux personnes mardi soir à cinq heures de l'après midi, un homme et son fils âgé de trois ans ont trouvé la mort en effet, percutés par un conducteur ivre qui arrivait en face de leur propre voiture. Ce dernier n'a été que très légèrement blessé, et sera jugé et emprisonné pour conduite en état d'ivresse et homicide involontaire.... »